ROVEN

ROVEN

Dépeuplades

Point de départ

Roven, un article sur les dessins de Frédéric Poincelet. L’article brosse rapidement son portrait, évoque sa méthode, parle de ses influences. Prêt à en proposer une analyse. Je lis, blablablablablablablablablabla, aime le dessin, blabla…blablablablablabla, …, blabla bla bla bla formes singulières, blablablabla blablabla, je lis, je survole, bla blablablablabla bla, place dans, blablablablablablablabla, blablabla bla bla bla bla bla bla bla art contemporain, blablabla blablablablablablablabla, Grand Palais, blablablablablablabla, je lis :

« Il était tout aussi naturel que Frédéric Poincelet choisisse des livres dans lesquels l’image occupe une place prépondérante, car il les collectionne depuis qu’il s’intéresse au dessin (même si pour lui n’importe quel livre peut faire image à travers la qualité de l’édition et de la mise en page) […] »

Tout de suite le fossé s’ouvre. Ce Frédénic collectionne les livres, je regarde son travail, en plein dans la force de son dessin. Quel bol il a eu de pouvoir COLLECTIONNER des livres ce mec ! J’imagine toutes les mains dudit Frédéric en devenir depuis qu’il a quatre ans tournant les pages des ouvrages qui le rendent curieux, prêt à emporter la quintessence de ses désirs. Alors qu’à ce moment même je suis assise à la médiathèque en train de lire ce même Roven qui est passé par tellement de mains et qui continuera à voyager à travers d’autres. Ce même Roven d’où je recopie les passages qui attisent ma curiosité, parce que justement il ne sera jamais dans ma bibliothèque. Ce même Roven d’où je consigne au petit bonheur la chance des extraits que je ne désire pas oublier. Après avoir passé deux heures à dépouiller la revue de dessins de ses pépites, et les avoir transformées par inadvertance en passages frelatés par l’ajout de fautes de frappe, de raccourcis intelligents inintelligibles et au demeurant indéchiffrables, je rentre chez moi.

il était tout aussi naturel que Frédéric Poincelet… sonne comme un mauvais couplet, m’estomaque dans la tête, me tourneboule la bile, bon dieu de bordel. A peine arrivée ‘à la maison’, je me dirige directement au salon. Je regarde mon étagère Billy noire. Mon étagère Billy, là, celle-là là, bien réelle en face de moi, collée au mur grâce à la savante cale en carton déchirée dépassant de sa base. Sa belle stature orthogonale à mon étagère Billy a foutu le camp avant même certainement qu’elle soit sortie du carton d’emballage. Même l’orthogonalité n’a pas validé le savoir-faire suédois. Elle a déserté direct, la stature, préférant certainement investir d’autres terrains plus nobles. L’étagère bringuebale du soufflet, droite comme un ivrogne en vacances. Elle Peeenche à gauche cette conne. Une demi-molle dans l’édifice du savoir. La splendeur de la Tour de Pise avachie sur le mur de la cheminée comme une vieille rombière en ruine à la traine soutenue par le bras pour assister au défilé du 1er mai. Je remarque quand même qu’avoir une cheminée, c’est standing, grande classe, genre chalet de montagne classieux en hiver ; implanté dans sa féérique forêt de conifères, pleine de poudreuse, jusqu’où les chamois d’habitude si farouches viennent gambader joyeusement. Chalet de montagne au plancher vitrifié réchauffé par les lueurs d’un feu de cheminée, les craquements du bois qui éclate sous les léchouilles bien élevées des flammes. Toute la maisonnée assise en rond autour du foyer communicatif, les gardiens confortables du feu à l’heure des contes et des palabres dans l’ombre des ancêtres. Pensée idyllique qui me ramène à celle plus consternante de la relation entretenue par Frédénic Poincelet avec ma bibliothèque abouchée comme un légume béat et béant à son tuteur cheminesque. Dans mon salon la cheminée présentement présente sous mes yeux a quelque chose de nettement plus réel que celle dont j’ai fait la description ci-avant. Cette chose plus réelle c’est l’odeur. Ça fait des mois qu’un pigeon, vivant au début (et mort ensuite) est tombé d’dans. L’odeur est parfois un indice indéfectible de la présence, Peirce aurait acquiescé. Il est resté coincé dans le conduit… Et depuis qu’il se décompose ça pue, à trois mètres à la ronde. Ça pue tellement que j’ai eu l’impression que les personnes qui habitaient sous le même toit se sont lancées dans l’ésotérisme. Avec des convives au salon, ils font brûler simultanément six à sept bâtons d’encens pour déguiser la puanteur mortifère avec un trop plein de sent-bon irritant. Comme si de rien n’était : la surdose, le supernuage, 10000 fois la fleur artificielle, les mains qui s’agitent pour dégager le brouillard, la ronde des toussotements, accompagnent peut-être l’âme spirituelle du malheureux pigeon dans un au-delà clément.